Espace vécu : hommage à Armand Frémont, géographe, disparu.

Armand Frémont a été mon directeur de thèse (de troisième cycle) quand je travaillais, de 1970 à 1973, en Algérie sur la ville de Sour-el-Ghozlane (ex-Aumale). Coopérant alors, je me suis frotté à l’étude de terrain, au moment où devait se redéfinir une nouvelle organisation territoriale : la sous-préfecture de Sour-el-Ghozlane était dans le département (wilaya) de Médéa, ville lointaine, difficile d’accès et surtout réputée pour son conservatrice, alors que Sour était branchée sur Alger, proche de la Kabylie (même si on n’y était pas). Bref, l’étude avait déjà mobilisé des outils qui ont été formalisés plus tard : où vivez-vous et avec qui ?

Nous voilà tout à fait dans des problématiques actuelles… L’inadéquation entre les systèmes administratifs et le vécu. Finalement, quelques années après, le nouveau département a été organisé autour de Bouira, comme nouvelle préfecture.

Hommage rendu dans le Monde

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2019/03/09/la-mort-du-geographe-armand-fremont_5433793_3382.html

Professeur à l’université de Caen, il avait développé dans ses ouvrages la notion d’« espace vécu », qui mêle la géographie au social et aux expériences vécues par chacun. Il est mort le 2 mars, à l’âge de 86 ans.

« La géographie est une science, elle est aussi sensible » : c’est ainsi qu’Armand Frémont, mort le 2 mars à Paris, introduisait son livre Aimez-vous la géographie ?(Flammarion, 2005). Géographe inclassable et unanimement apprécié pour son style, il a occupé, à la suite de son activité d’enseignement à l’université de Caen (1960-1984), des responsabilités au ministère de l’éducation nationale (1989-1991), ou comme recteur à Grenoble (1985-1889) puis à Versailles (1991-1997), ou encore comme président du conseil scientifique de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar) en 1999. Il fut l’artisan de la création du groupe des quinze géographes normands qui a été à l’origine de la réunification de la Normandie en 2015 dans le cadre de la réforme des régions. Ces objectifs ont toujours été liés chez lui au regard « sur un monde à déchiffrer, qui reste infini dans la sensibilité et la conscience des hommes ».

Né au Havre le 31 janvier 1933, il a gardé de sa ville natale les images des escales des grands paquebots et celles du milieu ouvrier havrais, mais ce sont ses travaux, depuis sa thèse sur l’élevage en Normandie (1967), qui l’ont conduit, dans La Région, espace vécu (Flammarion, 1976) à définir l’espace géographique comme un espace social et à développer sa conception de l’« espace vécu » :

« Chaque homme, chaque femme construit son propre espace à sa mesure, et, à la limite, il en est d’aussi nombreux que l’humanité tout entière… La géographie ne serait-elle pas ainsi faite de la somme des expériences de chaque homme, et, si l’on peut les percevoir et les analyser, de leurs combinaisons ? Les hommes ont-ils la géographie de leurs perceptions, de leurs sensations, de leurs connaissances, de leur imaginaire ? Ou bien, une géographie “en soi”, objective, existe-t-elle, sur des fondements matériels, qui transcendent l’univers de chacun ? Il est illusoire de tenter une synthèse des deux hypothèses, mais on peut chercher à analyser ce qui se construit entre l’une et l’autre, entre l’idéel et le matériel, car la géographie relève bien de cette double référence. »

Pratiques quotidiennes et interrelations sociales

Sa compréhension des paysages normands, inséparable des souvenirs de Flaubert et de Maupassant, s’appuie sur la réflexion historique et sur les détails les plus simples, telle cette cour de ferme « que Léon et Louise ont fini par aimer, à force d’y aller et venir, à la mesure de leur vie obstinée… » Ces espaces des pratiques quotidiennes et des interrelations sociales peuvent être des espaces de stabilité – les villages, les petites villes, les ports –, ou, au contraire, comme la grande majorité des territoires contemporains, des espaces de mobilité, où l’emporte la métropolisation avec ses réseaux superposés et sa liberté individuelle. Mais il y a aussi des espaces de marginalité, qui jouent un rôle croissant, avec les foules misérables des réfugiés, des déplacés, des migrants obligés.

Dans Paysans de Normandie aujourd’hui, l’un de ses derniers ouvrages (OREP Editions, 2015), il observe la mutation de ceux-ci : « Dans les évolutions récentes, sont-ils encore des paysans ? » S’il a gardé le mot « paysan », écrit-il, c’est « parce qu’il est le plus riche, parce qu’il fait référence au pays, au paysage, inséparables de l’activité agricole ».

Ce contact confiant avec les hommes et les femmes rencontrés dans ses études lui avait fait apprécier, dans un article du Monde du 7 avril 2007 lors de la campagne présidentielle de la même année, « la candidature d’une femme, Ségolène Royal, qui, sur un ton nouveau, multipliant les surprises de ses intuitions, avait pris le risque d’introduire la première expérience de démocratie participative au cours de la phase initiale de sa campagne », car « celle-ci apparaît comme une des grandes exigences politiques des citoyens. Etre écoutés. Etre associés. Etre considérés. » Des préoccupations plus que jamais d’actualité avec la crise des « gilets jaunes ». Cette géographie de « l’espace vécu » pourrait bien être la forme la plus aboutie de la géographie politique.

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Yves Guermond (Professeur émérite à l’université de Rouen)