Histoire économique : le passé éclaire les débats présents…

Au XIXe  siècle, quelles politiques face à la « question sociale » ?

Dans sa chronique mensuelle « Histoire », Pierre-Cyrille Hautcœur revient sur des questions qui hantaient déjà, voici deux siècles, les observateurs de la révolution industrielle.

« Après la victoire contre Napoléon en 1815, priorité est donnée à la stabilité monétaire et à la réduction de la dette publique par l’impôt sur la consommation ». (Illustration : Le duc de Wellington à la bataille de Waterloo, en 1815. Tableau de Robert Alexander Hillingford).

Quels bouleversements ­apporteront les révo­lutions techniques en cours ? Verrons-nous demain se développer une société du chômage ou des loisirs ? Ces questions hantaient déjà les observateurs de la révolution industrielle, voici deux ­siècles, lorsque les évolutions de diverses régions ou divers pays du monde ­différaient au point de provoquer des jugements opposés.

La Grande-Bretagne de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe ­connaît plusieurs chocs violents : une transition brutale de l’agriculture vers l’industrie et l’exode rural qui l’accompagne, une forte croissance démographique, une accumulation accélérée de capital, notamment dans une nouvelle industrie (le textile) qui bénéficie de débouchés mondiaux organisés par la puissance ­impériale.

Ces évolutions dévalorisent les compétences des anciens ­artisans et génèrent une « armée ­industrielle de réserve » qui pèse sur les ­salaires au bénéfice des profits, d’autant plus que la baisse des salaires conduit les salariés à accepter un allongement de la durée du travail – elle atteint, sur l’année, environ le double du temps légal actuel – et amène femmes et enfants à renoncer au travail domestique, voire à l’éducation, pour le travail salarié.

Les « ogres français »

Si, à long terme, Marx et Engels eurent tort de diagnostiquer une paupérisation absolue du prolétariat, les chercheurs ont montré que le ­demi-siècle qui avait précédé et inspiré leurs premiers écrits leur donnait largement raison. Ce n’est en ­effet qu’après une longue transition que les salaires ont commencé à ­augmenter, le temps de travail à se ­réduire et la situation sociale à ­s’améliorer, lentement.

Cette trajectoire n’était pas la seule possible. Les tensions sociales qu’elle impliquait ont été sur le point, suivant l’exemple français, de déboucher sur une révolution. Le gouvernement britannique a préféré répondre par la guerre aux « ogres » français et leur égalitarisme destructeur. Après la victoire contre Napoléon en 1815, la priorité donnée à la stabilité monétaire et à la réduction de la dette publique par l’impôt sur la consommation a ­confirmé le choix d’une politique ­bénéficiant aux plus aisés au détriment des plus modestes, contraints à la paupérisation salariée.

Si l’exemple britannique fut suivi par une partie du continent, certains choisirent d’autres voies. Les politiques monétaires et budgétaires de la Révolution française eurent des effets redistributifs massifs, même si pas toujours égalitaires ; son effet économique durable a été la redistribution de la propriété foncière, et donc le ­ralentissement de l’exode rural, parfois au détriment de la productivité du travail agricole, mais générateur d’une agriculture à haute valeur ajoutée ­(viticulture, produits laitiers).

Trajectoires variées

Dans les villes, le moindre afflux de travailleurs non qualifiés permit une industrialisation plus proche de la proto-industrie d’Ancien Régime, axée sur des produits de haute valeur ajoutée pour un marché international – soieries, dentelles, meubles, décorations et « produits de Paris ». Une ­industrialisation moins capitalistique, plus progressive, plus diversifiée, mieux distribuée dans l’espace ­(soierie lyonnaise, ganterie grenobloise, coutellerie de Thiers, etc.) et moins brutale envers les travailleurs les plus qualifiés. La croissance du PNB par habitant n’en a pas été pour autant plus faible qu’en Angleterre.

D’autres régions d’Europe ont connu, alors ou depuis, des trajectoires d’industrialisation variées, de ­l’Allemagne au nord de l’Espagne et à l’Italie. Le repli protectionniste d’un côté, la minimisation du coût du ­travail de l’autre ne furent jamais des solutions durables ou uniques. C’est l’affirmation de secteurs dans lesquels un avantage comparatif international pouvait être appuyé sur des caractéristiques sociales, politiques et culturelles spécifiques, nées d’une conjonction de décisions pu­bliques et privées, qui a assuré les plus grandes réussites. Les solutions complexes se prêtent peu aux affirmations péremptoires, mais elles seules sont durables.

  • Pierre-Cyrille Hautcoeur (Directeur d’études à l’EHESS)

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