A propos de ronds-points en jaune, une réflexion sur la notion de place publique

Dominique Perchet Blog

Restons en général : 

Place publique (agora des Grecs, forum romain…) aux deux sens du terme : un lieu où l’on peut se rencontrer, discuter, échanger… et une place dans la cité, un lieu physique. Tout ceci est en cause, souligné  les géographes qui travaillent sur l’évolution de la ville. D’un côté, une ville qui se périphérise, notamment avec les centres commerciaux, les commerces puis les services… de l’autre, un centre ville qui se vide, rideaux de fer ou volets de bois des commerçants fermés, logements fermés, services publics qui se raréfient… et sur cette place qui devrait être un forum, des voitures : car tout vide est immédiatement convoité par l’automobile..

A ce sujet, lisez cet article paru dans le Mondehttps://www.lemonde.fr/idees/article/2019/01/11/gilets-jaunes-pour-debloquer-les-ronds-points-il-faut-aussi-penser-la-renaissance-de-vrais-espaces-publics_5407899_3232.html

Géographe, je suis évidemment attiré par les analyses des géographes. Cela n’élimine pas les réflexions sociologiques, politiques, économiques, mais le territoire est en quelque sorte la concrétisation des tensions, des évolutions, des renoncements et le lieu où habitent les hommes.

Passons au particulier  Au moment où s’ouvre un débat – dont on ne sait de quoi il traitera – on voit bien qu’une demande d’horizontalité est forte : l’idéen captée il y a quelques jours en ce début de janvier,  de recréer un lien entre les associations de la ville est particulièrement pertinente. Au-delà d’avoir une vitrine pour recruter, une journée des associations pourrait être aussi le lieu d’un débat sur la ville, sur ce que nous sommes, ce que nous en faisons et ce que nous pourrions en faire…

Article du Monde :

« Gilets jaunes » : « Pour débloquer les ronds-points, il faut aussi penser la renaissance de vrais espaces publics »

Avoir choisi les ronds-points et les péages comme scènes de la contestation en dit long sur le besoin de ré-appropriation des espaces publics comme lieux d’expression, estime l’urbaniste Yoann Sportouch dans une tribune au « Monde ».

Tribune. Quelles que soient les modalités du « grand débat » national annoncé, la manière dont le public participera à ces échanges sera fondamentale. Or, la façon dont les « gilets jaunes » ont investi l’espace peut nous renseigner sur la meilleure façon de faire naître une véritable horizontalité démocratique. Pour ne citer que Taksim [en Turquie, en 2013], Maïdan [en Ukraine en 2014] ou Occupy Wall Street [en 2011], les mouvements contestataires naissaient jusqu’ici sur des places. Pourtant, cette fois-ci, ce sont les ronds-points et les péages qui se sont colorés de jaune. Que penser de cette réorganisation spatiale de la contestation ? Pourquoi les places n’ont-elles pas joué leur rôle habituel et ont été remplacées par des lieux de transit ?

San Luis – Argentine : Les scientifiques ont découvert une nouvelle forme de discussion : en direct, à travers la voix, en 3D : ils l’appellent prendre un café en compagnie (Photo DP)

Proprement fonctionnels, peu valorisés et souvent représentatifs de cette France péri-urbaine, les ronds-points sont les symboles d’une mobilité toujours plus contrainte. Ils voient passer quotidiennement des millions d’automobilistes travaillant souvent dans la ville-centre située non loin et habitant dans le périurbain proche. Si bien que tout porte à croire que le choix de ces non-lieux est d’abord le reflet d’un vécu quotidien. S’ajoutent à cela des centres-villes à l’abandon, des petites lignes ferroviaires laissées pour compte et bien d’autres services publics en déshérence… Ne restent alors que les péages et les rond-points qui assurent, eux, une connexion obligatoire et tributaire à la ville-centre.

L’espace public tel que le définit le philosophe allemand Jürgen Habermas est un espace intermédiaire entre la société civile et l’Etat, un lieu accessible à tous les citoyens et au sein duquel ils peuvent s’assembler pour y former une « opinion publique ». Aujourd’hui, dans ces régions périurbaines, l’espace public n’est plus, on le sait, créateur de synergies entre les habitants. En résumé, pour débloquer les ronds-points, il faut aussi penser la renaissance de vrais espaces publics.

Lieux communs

Vu en Sicile début 2018 : pas sûr que cela fonctionne mais l’endroit existe. (Photo DP)

Le lieu de la démocratie est celui du commun. Alors quoi de mieux que notre cadre de vie pour faire renaître la démocratie locale ? Pour cela, nous devons d’abord revaloriser et préserver les lieux où naissent les débats, qu’il s’agisse des places, des cafés de quartier. Mais pour cela, la conception de ces lieux de vie ne doit plus être réalisée selon le seul prisme de la rentabilité économique, mais dans une logique d’interaction avec l’ensemble des autres équipements et commerces de la commune.

Nous devons également créer de nouveaux espaces de dialogue, là où les citoyens pourront demain se retrouver ensemble pour exprimer leurs difficultés et imaginer des solutions. De tels tiers-lieux fleurissent déjà dans les grandes villes mais, à l’image du V à Dole (Jura), ou du 100e Singe à Belberaud (Haute-Garonne), on voit qu’il est aussi possible d’étendre cette tendance aux moyennes et petites villes. L’objectif final est de recréer des espaces dignes de l’agora antique. Pour répondre à cet objectif, le mobilier urbain peut aussi entrer en jeu pour inviter à la rencontre. Des designers urbains créent et innovent déjà pour favoriser l’intelligence collective entre habitants.

D’autre part, nous pouvons faire de la culture locale un média pour créer un dialogue entre les citoyens. En ce sens, les « maisons de la citoyenneté », les salles communales et les autres « maisons » de projets urbains, sous-utilisées aujourd’hui, peuvent jouer ce rôle dans certaines villes. Et pourquoi d’ailleurs ne pas s’emparer d’autres lieux communaux comme les mairies ou les stades pour créer des agoras où chacun peut s’exprimer ? (c’est nous qui soulignons).

Entretenir la démocratie locale

Un autre moyen de redonner de la légitimité à l’expression dans l’espace public est aussi de développer l’éducation populaire, à l’image du projet Ilotopia développé à Nantes qui vise à donner aux citoyens les outils de connaissances et d’expression du politique. Les citoyens peuvent être formés à la politique locale, par exemple par des conseils municipaux plus ouverts.

De plus, et même si la fracture numérique limite encore leur utilisation, des applications de démocratie participative émergent pour faciliter la remontée de la parole des habitants, tel que Stig, qui permet aux citoyens d’émettre des idées et de voter pour les plus pertinentes. Ces « civic-techs » se révèlent être de nouveaux espaces publics même s’ils restent virtuels et non accessibles à tous.

En résumé, de nombreux enjeux s’entremêlent pour penser des territoires plus démocratiques. Le « grand débat » national devra forcément les aborder. Dans l’optique de ce grand chantier, il s’agit surtout de penser le temps long, à l’image de celui qui façonne nos villes. Car au-delà des annonces politiques et des renouvellements de mandats, il ne reste que les institutions, le cadre de vie et bien sûr les citoyens pour entretenir la démocratie locale. C’est pourquoi la qualité des espaces publics est aujourd’hui, et sera encore pour longtemps, forcément reliée à la démocratie locale. Multiplier les espaces de dialogues, physiques ou numériques, permettra de donner l’envie pour tous de débattre pour un avenir en commun et durable. Et ainsi faire du débat une véritable pratique de la ville !

Yoann Sportouch est fondateur de l’agence de prospective urbaine LDV Studio Urbain et rédacteur en chef du webmagazine « Lumières de la ville ».