Prospective : à propos de l’emploi productif : chronique de Paul Jorion

Paul Jorion a toujours été apprécié pour ses réflexions sur la prospective économique. Le texte ci-après parle du long terme. Mais le long terme se prépare dès maintenant. La position de Jorion n’est pas incompatible avec celle, plus immédiate, de Claude Seibel, que vous trouverez par ce lien dans un autre article de ce blog.

Claude Seibel : l’emploi et la formation… Les difficultés des mieux populaires


Emmanuel Macron et « le Turc mécanique »

Dans sa chronique mensuelle [le Monde], l’économiste Paul Jorion explique qu’il est préférable que la question de la disparition de l’emploi salarié, qui se pose déjà, soit résolue posément dès maintenant autour d’une table que dans l’agitation des mouvements de rue.

Le Turc mécanique est le fameux joueur d’échecs construit par l’écrivain et inventeur hongrois Wolfgang von Kempelen (1734-1804), ingénieur à la cour impériale de Vienne. Il s’agit d’une machine, prétendument un automate, dans laquelle un être humain était en réalité dissimulé et décidait du déplacement des pièces.

Mais le Turc mécanique est aussi le nom d’un site Internet mis en place depuis 2005 par la firme Amazon, Amazon Mechanical Turk, où est géré un système d’offres de travail en miettes permettant de se disputer dans la surenchère, ou plutôt faudrait-il dire dans la sous-enchère, des tâches pour lesquelles les êtres humains reviennent meilleur marché que les robots et autres algorithmes s’ils acceptent en paiement une simple obole : quelques centimes pour une tâche, soit une rétribution horaire oscillant entre 1 et 3 dollars.

L’apparition de marchés où celui ou celle qui accepte comme prix de ses efforts la rémunération la plus faible, emporte l’enchère inversée et s’engage à réaliser la tâche, est ce qu’on appelle aujourd’hui l’ubérisation.

Le problème que le Turc mécanique soulève n’est pas seulement que de pauvres hères acceptent de réaliser dans un tel cadre une tâche pour 7 ou 13 centimes, mais que certains – dont M. Macron qui en a fait l’éloge – y voient le cadre idéal pour l’exercice de la « liberté » et de la « responsabilité » personnelles, et donc un gain global pour l’humanité plutôt que la montée de la misère et de la régression sociale faute d’autres choix offerts.

Mécanisation galopante

Mais existe-t-il une alternative ? Nous, Européens, nos prétentions au maintien d’une vie décente, notre nostalgie des « trente glorieuses » et de l’Etat-providence, ne sommes-nous pas condamnés à perdre à tous les coups face à la montée en puissance d’un modèle de société ultralibérale où « l’homme est un loup pour l’homme » ?

La mécanisation galopante a lieu en ce moment sous nos yeux, et il serait naïf de croire qu’il s’agit juste d’une affaire de robots puisque ce sont essentiellement des logiciels ou des algorithmes qui éliminent le travail, et donc l’emploi. A l’aide d’artifices tels que la loi travail de Mme El Khomri, nous cherchons à nous persuader que nous pourrions peut-être l’emporter dans la course au moins-disant salarial avec un pays comme le Bangladesh, en visant à améliorer notre « compétitivité » par rapport à lui. Nous sommes, en réalité, condamnés à échouer dans cette course au misérabilisme.

Peut-on alors gérer par une réduction du temps de travail la disparition de l’emploi qui s’amorce et n’ira qu’en s’accélérant ? Hélas, le remplacement de l’humain par le numérique sera trop rapide pour que l’on puisse le maîtriser par un tel moyen.

Une perspective à courte vue

Non, la question de l’emploi salarié doit être mise à plat dans le cadre qui est le sien aujourd’hui : celui de sa disparition pure et simple. Se contenter d’orchestrer dans une logique de « compétitivité » la foire d’empoigne qui en résulte est une perspective à bien trop courte vue.

Nous avons mieux à faire, mais il faut pour cela accepter que soit posée dans toute sa généralité et toute sa globalité la question de l’attribution et de la redistribution des richesses en envisageant de mettre en œuvre des politiques comme le revenu universel ou, mieux encore, le retour à la gratuité en matière de santé et d’éducation, voire l’extension de cette gratuité à d’autres domaines relevant de l’indispensable comme les transports locaux, l’alimentation et le logement de base.

La question de la disparition de l’emploi salarié se pose déjà et se posera nécessairement avec toujours davantage d’acuité dans les années qui viennent. Il est de loin préférable qu’elle soit résolue posément dès maintenant autour d’une table que dans l’agitation des mouvements de rue.

  • Paul Jorion (Economiste et anthropologue, Université catholique de Lille)

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