Un autre regard sur l’histoire des cités médiévales : il n’y a pas que….

détail de la carte de Cassini : deux tuileries, à l’est et à l’ouest sont mentionnées. On y voit également des éléments importants : le pont et les moulins.

Quand on visite ou on lit les études sur Saint-Antonin (mais on peut aussi changer des noms et mettre à la place d’autres localités dans le Midi-Quercy, dans la région) on nous vante – à juste titre – les monuments, les lieux de pouvoir : château, église, abbaye, maison forte…. Mais il n’y a pas que cela et le livre de Catherie Verna nous rappelle que les cités comme Saint-Antonin ont eu une vie économique. Et que dans cette économie, il n’y a pas que l’artisanat et que l’industrie et ce qui va avec – les marchés, le commerce régional ou international – a une place que les historiens ont largement sous-estimé, voire méprisé. Les chaussées sont les témoins de la révolution industrielle du XII-XIIIe siècles, les forges, les tanneries, la draperie, les voies de communication (ponts)… ont créé de la richesse et expliquent la place dans le territoire des cités médiévales.

Pour expliquer ce point de vue, je vous invite à lire l’ouvrage de C. Verna dont j’extrais ce passage sur la méthode et le point de vue de l’historienne qui connaît bien le sud-ouest et l’économie industrielle ancienne. Ici, elle parle du Vallespir avec les bourgs de Céret, Arles et Prats-de-Mollo. Mais, mentalement, changez les noms….

« Le corpus central, le noyau dur de l’enquête, émane des bourgs. D’aval en amont, et pour ne conserver que les plus importants et ceux qui sont au centre de l’enquête : Céret, Arles et Prats-de-Mollo . De fait, la question de l’industrie rejoint celle du bourg et de son historiographie. Au terme des recherches que j’avais entreprises, tant sur le haut comté de Foix (vallée de l’Ariège et vallée du Vicdessos) que sur la Montagne Noire ou sur les contreforts des plateaux du haut Languedoc (Boussagues), il m’était apparu que l’industrie était un élément fort de la définition des bourgs bien que cette caractéristique n’ait pas été mise en valeur par les historiens qui avaient interrogé le phénomène. »

 » On sait combien l’apport des historiens anglais a été décisif dans ce domaine avec la mise en évidence de la small town ou market town, centre de marché et d’échanges et rouage structurant au cœur d’un réseau de relations complexes entre villes et villages. Le bourg n’a pas, pour autant, été totalement ignoré des historiens français et espagnols. Un des aspects de l’historiographie française, qu’elle partage d’ailleurs avec l’historiographie anglaise et espagnole, tient à son hésitation à désigner le bourg en tant que tel. La question du bourg a été abordée en quelque sorte indirectement, par la comparaison entre « gros villages » et « petites villes », avec une attention particulière portée aux « villages neufs » et aux bastides, sans qu’il leur soit appliqué systématiquement une désignation spécifique. Néanmoins, si l’hésitation était de mise pour nommer ce type d’agglomération, ses fonctions étaient examinées attentivement, en particulier le marché et parfois même l’artisanat et l’industrie. Sans doute, pour l’espace de la France méridionale, faut-il isoler la figure et l’œuvre de Philippe Wolff, qui a toujours accordé un intérêt particulier aux « petites villes », ou « aux gros villages » que nous regrouperions aujourd’hui sous l’appellation de bourgs, qu’il a eu le souci de replacer dans l’économie industrielle de certains d’entre eux. Le bourg était bien dans l’œuvre de Philippe Wolff, avec son poids économique, sans que l’historien ait spécifiquement insisté sur les fonctions artisanales ou industrielles, tant elles étaient une évidence pour ce grand connaisseur des archives notariales. »

‘En 1962, dans L’Économie rurale et la vie des campagnes médiévales, Georges Duby insistait également sur l’importance des « petites bourgades » qui, selon lui et particulièrement aux XIVe et XVe siècles, offraient à l’historien les meilleurs postes pour examiner les échanges et les spéculations actives et nombreuses sur les produits de la campagne. Cependant, Georges Duby ne jugeait pas utile d’insister davantage sur la spécificité des bourgs. Il lui suffisait, sans pour autant en offrir une définition argumentée, de noter leur position de rouages tant sur le plan administratif qu’économique, soulignant l’importance de la commercialisation des produits agricoles et de ceux de l’élevage. En fait, et en accord avec le programme qu’il s’était fixé dans son ouvrage, c’est-à-dire offrir une synthèse et ouvrir des perspectives de recherche, il encourageait « les enquêtes fructueuses » qui pouvaient être menées à partir des archives des « bourgades ». L’encouragement s’est perdu, du moins n’a-t-il pas porté ses fruits immédiatement. »

« En 2000, Guy Bois revient à la charge. Il souligne l’importance et la place spécifique des bourgs, replacés dans une hiérarchie des habitats et des pôles économiques, entre villages et villes. Dans son ouvrage La Grande Dépression médiévale (XIVe et XVe siècle). Le précédent d’une crise systémique, Guy Bois intitule même un chapitre : « Une révolution méconnue : la floraison des bourgs ». Il brosse alors une présentation de l’historiographie européenne sur le sujet. Il ignore Georges Duby et relève ce qu’il désigne comme un des paradoxes de la recherche médiévale européenne et spécifiquement française qui avait découvert le « village », mais avait passé sous silence le « bourg ». Il rappelle « l’éclairage juridique » porté par des historiens français sur le phénomène, mais en souligne les insuffisances et l’incapacité de ces chercheurs à intégrer la fonction commerciale dans la définition du bourg. Il salue les travaux anglo-saxons, particulièrement ceux de Robert Hilton, regrettant néanmoins l’appellation de small town ou de market town qui, selon lui, risquait d’estomper la spécificité du bourg, qui n’est ni un village, ni une ville. Il lui préfère le terme de « bourg » qu’il revendique clairement, en s’appuyant sur la définition que Fernand Braudel lui avait attribuée en 1986 dans son ouvrage « L’Identité de la France : « Au sortir du village, le bourg (en prenant le mot dans un sens plus large, de gros village à petites villes) est la première dénivellation sur le chemin de la vraie ville. Pour la société rurale, il représente sur« tout, à lui seul, le monde extérieur en son entier : l’administration, la justice, le commerce. Il n’y a de bourg en effet que si autour de lui des villages ou des hameaux utilisent ses marchés, ses foires, ses services, ses rendez-vous […]. Le bourg est essentiellement domination : il règne sur un canton rural qui a besoin de ses services, mais dont il vit, sans lequel il n’existerait pas lui-même  »

(…) « En Angleterre, comme en France ou en Espagne, si le marché est au cœur de la définition même du bourg et si la fonction d’échanges s’inscrit à l’origine du phénomène, il n’en est pas de même des autres fonctions exercées par le bourg, dont il conviendrait à présent d’examiner la place, en appliquant la réflexion aux archives du Vallespir. À la fin du Moyen Âge, les éléments distinctifs du bourg ne se déclinent pas de la même façon qu’aux XIIe et XIIIe siècles. Je crois que l’on peut éliminer comme non opérante la question de la démographie qui a parfois été utilisée pour distinguer bourgs et petites villes. Elle est mal adaptée à la documentation médiévale et aboutit finalement à des contradictions. Le bourg est assurément un lieu de commandement. Commandement seigneurial d’abord. La vallée du Tech est à l’image de la diversité de cet encadrement : Prats-de-Mollo dépend du domaine royal ; Arles, anciennement blotti autour de son abbaye, est un bourg monastique ; Céret constitue le cœur de la vicomté d’Ille. La documentation restitue la présence des agents seigneuriaux que sont les bayles ; l’activité des cours de justice d’Arles et de « Céret est également inscrite dans les registres notariés qui parfois intègrent un cahier rapportant leurs procédures. Cette fonction de commandement est ancienne ; elle a accompagné celle de marché. Bien évidemment, un des noyaux durs de la fonction du bourg au XVe siècle demeure le commerce.  »

« Mais le marché ou la foire, en tant que rassemblement périodique et régulier, n’est qu’un des indicateurs de la position centrale qu’occupe le bourg dans le domaine des échanges. Il n’est pas question de dire que la fonction d’échanges est désormais secondaire au XVe siècle. Le marché est là, évidemment. Il se tient régulièrement. Le commerce et l’importance des échanges que draine et organise le bourg, tout autant que la tenue régulière d’un marché, sont illustrés par la présence des bouchers et par celle des aubergistes qui sont d’excellents indicateurs de la fonction commerciale.

L’importance accordée par la communauté à la restauration ou à la construction de ponts informe également de l’intérêt porté aux infrastructures de l’échange, qui sont considérées comme indispensables à l’économie du bourg. (…) Mais il faut ajouter à cette fonction d’échanges, qu’elle soit illustrée par la tenue d’un marché ou par l’activité et l’enrichissement de ceux qui l’animent, la diversité d’autres services. Ceux offerts par le bourg d’Arles sont assez représentatifs de la pluralité qu’est en mesure de proposer un bourg médiéval. »

« Il faut sans doute commencer l’énumération par la capacité dont dispose le bourg d’enregistrer des contrats qui encadrent, organisent et permettent le développement de la vie économique. Le bourg d’Arles ne compte pas moins de treize études de notaire durant la première moitié du XVe siècle, et encore cette forte présence est-elle très inférieure à celle dont dispose le bourg de Céret,  » (…) Les actes rendent compte tout autant de l’activité de production et de commercialisation de biens autres qu’agricoles, que du marché de la terre et de la conduite des familles (contrats de germania, testaments, actes de mariage). Les services sont également ceux du crédit : crédit d’assistance, crédit à la consommation, et également crédit pour entreprendre. L’on voit bien, dans le bourg d’Arles, s’affirmer quelques prêteurs plus entreprenants ou plus sollicités que d’autres. Ce sont les bouchers, ce sont les marchands : parmi les plus actifs et les plus puissants, (…) . Pour eux, le prêt semble bien un commerce comme un autre et pour Pere Comelles, au moins, ce service l’entraîne bien loin de son bourg, jusqu’à Thuir et à Perpignan. Tous ces prêteurs sont chrétiens. 

 La sophistication des services offerts par les bourgs du Vallespir est confirmée par la présence, en grand nombre, d’individus pratiquant un service de soin : barbiers, chirurgiens et apothicaires. À Arles, on ne dénombre pas moins de neuf chirurgiens, dont certains sont également qualifiés de barbiers et de médecins, et cinq apothicaires, toujours entre 1405 et 144829. L’activité de l’Hôpital des pauvres est également très présente dans la gestion communale, et certains des médecins du « bourg en sont les commandeurs ou les procurateurs. Nous verrons que la question des savoirs dépasse le domaine du droit, de la médecine ou de la pharmacie et s’étend aux savoirs techniques par le biais de l’innovation et donc à l’artisanat et à l’industrie. Cette disposition savante du bourg, tout particulièrement dans les domaines de la production, nous ramène à la question initiale, c’est-à-dire au rapport entre bourg, artisanat et industrie. »

« Qu’en est-il de l’artisanat et de l’industrie dans le bourg, selon l’historiographie récente ? L’artisanat est présent. Cependant, quand il l’est, c’est pour illustrer la diversité des activités de la petite agglomération. L’industrie, quant à elle, généralement ignorée, parfois citée entre guillemets, n’est jamais signalée comme une des spécificités fonctionnelles des bourgs. Elle est même totalement passée sous silence par Maurice Berthe qui, dans un article tout à fait intéressant consacré aux élites des « petites villes » méridionales, ne fait aucune mention, ni de l’industrie, ni de l’artisanat lorsqu’il énumère les fonctions qui permettent d’identifier ces « petites villes ». Pourtant, Maurice Berthe s’appuie sur des exemples du Rouergue, où l’industrie s’épanouit à la fin du Moyen Âge, et précise même à propos de Sauveterre : « Dès le XIVe siècle prospérèrent des tanneries et des ateliers de coutellerie, soutenus par les capitaux des riches marchands de Rodez. Les mercatores de Sauveterre  étaient présents aux foires de Toulouse et d’Albi, d’Auvergne, de Pézenas, de Lodève et Montpellier. Ils vendaient leurs couteaux jusqu’en Allemagne. » Après une telle présentation, on s’étonne que l’industrie ne soit pas citée parmi les fonctions qui caractérisent le bourg (i.e. la « petite ville »). En effet, et cet exemple en offre une claire illustration, l’industrie n’est pas simplement une activité en plus. Elle est un des marqueurs de la spécificité du bourg puisque l’industrie se définit par sa production ouverte sur un marché extérieur, régional et international. L’industrie suppose l’exportation, proche ou lointaine, pour écouler ses produits, mais également pour recevoir matières premières et main-d’œuvre. Elle est donc l’indispensable moteur de la fonction d’échange et de redistribution attribuée communément aux bourgs.  Quelle serait la place des mercatores de Sauveterre sans la coutellerie de ce bourg ? Cette relation organique entre bourg et industrie est une nouvelle fois passée sous silence. Même dans son intéressante étude, Mercè Aventín souligne l’importance des activités de transformation dans la vila mercat catalane, tout particulièrement l’activité drapante, mais ne la désigne comme une « industrie » qu’à partir du fouage de 1553. Avant, c’est-à-dire à la fin du Moyen Âge, tout le monde grouillant et industrieux des bourgs catalans participe, selon Mercè Aventín, d’un « artisanat » regroupant « artisans tout court » et « hommes de métiers riches, paraires » dont la présence et l’activité, si elles sont soulignées, ne sont jamais rapportées à la particularité du bourg. Même Guy Bois, après avoir fait référence aux « industries urbaines », quand il liste les fonctions du bourg, cite le commerce et « l’artisanat », et insiste même sur la production « d’objets de consommation courante répondant à la demande locale », précisant quelques lignes plus loin, que « certains bourgs disposaient d’une activité spécialisée à partir de l’exploitation d’une ressource locale » ; et de citer rapidement « bourgs miniers, bourgs métallurgiques, bourgs salins ». La contradiction entre, d’une part, l’attention accordée au commerce et aux circulations dont le bourg est le moteur et, d’autre part, l’ignorance de son industrie (confondue avec l’artisanat), un des secteurs pourtant à l’origine de son dynamisme marchand, renvoie, bien évidemment, à la place réduite de l’industrie dans l’historiographie.

Le bourg est un observatoire privilégié pour examiner l’industrie rurale, qu’elle soit intégrée à ses murs ou dispersée sur son territoire. Dans le bourg se côtoient d’ailleurs artisanat, relevant de la production et des échanges locaux, et industrie, ouverte aux échanges à plus longue distance. C’est indéniablement le cas à Arles et dans le Vallespir, comme l’atteste la richesse exceptionnelle des fonds notariés. La lecture des archives catalanes constituait donc pour moi comme l’aboutissement d’une longue recherche. L’industrie des bourgs, je l’avais attentivement pistée dans le haut comté de Foix, à partir de sources rares et arides ; dans le bourg de Vicdessos, où se pratique la vente du minerai qui est ensuite redistribué sur l’ensemble du comté et vers le Couserans (comté de Comminges) ; dans le bourg de Tarascon, qui lui est hiérarchiquement supérieur, et constitue un relais pour le commerce du fer en barres vers l’Andorre, la Seu d’Urgell et la cité de Foix. L’industrie des bourgs, je l’avais également rencontrée à Boussagues, sur les contreforts des plateaux du haut Languedoc, autour de l’extraction de la houille, ou dans la vicomté de Béarn, dont les archives notariales illustraient la différence entre forgerons de villages et forgerons de bourgs, tant par leur capacité technique que par l’ampleur et la qualité des marchés auxquels s’adressaient leurs productions. »

Extrait de: Catherine Verna. « L’Industrie au village. » iBooks.

Catherine Verna est professeur d’histoire médiévale à l’université Paris 8 Vincennes-Saint Denis.

Ses recherches sont consacrées à l’histoire du travail dans les campagnes de la fin du Moyen Âge, à l’histoire des techniques et aux relations entre science et technique médiévales. Elle a récemment dirigé en collaboration avec Joël Chandelier et Nicolas Weill-Parot Science et technique au Moyen Âge (Saint-Denis, 2017). L’ouvrage qu’elle a co-dirigé sur l’acier introduit une réflexion neuve sur la rationalité technique et l’entreprise L’acier en Europe avant Bessemer, dir. Par Philippe Dillmann, Liliane Hilaire et Catherine Verna (CNRS-Université de ToulouseLe Mirail, 2011).

Elle dirige actuellement un des programmes de recherche internationaux de la Casa de Velazquez consacré à « L’entreprise rurale en Méditerranée occidentale » (XIIIe-XVe siècles).

  • Catherine Verna, L’Industrie au village. Essai de micro-histoire (Arles-sur-Tech, XIVe et XVe siècles) [2017) 560 pages. Bibliographie, Index, 8 cartes – Livre broché. 15 x 21.5 cm
  • Les Belles Lettres, collection Histoire N° 140    24/10/2017
  • EAN13 : 9782251447605 – 35 € en librairie ou sur le site des Belles_Lettres en version numérique

Extrait par l’éditeur, cette question de fond :

Qu’est-ce que l’industrie au Moyen Âge ?

Extrait des pages 18 à 21. les notes présentes en fin de volume ont été ici retirées pour une lecture plus fluide.

Dans son article de 1998 et dès l’introduction, Philippe Braunstein remarque qu’« il est sans doute plus aisé à des historiens du monde contemporain d’admettre qu’avant l’industrie il y avait déjà l’industrie qu’il ne l’est à des médiévistes de reconnaître que l’artisanat, catégorie du travail et des services de proximité, ne saurait rendre compte de tous les niveaux de la production ». Un an plus tard, Philippe Braunstein rappelle utilement aux médiévistes qui auraient encore un doute que le terme d’« artisanat », qui a envahi le secteur de la production non agricole de la médiévistique française, a été forgé relativement tard par les historiens, ceux du XIXe siècle, sûrs de leur industrie, de la force et de l’originalité de leur capacité de production et qui voulaient affirmer la spécificité de leur mode de production . Pourtant, la distinction est claire. L’industrie est capable de livrer une production quantitativement importante, régulière, de qualité constante et reconnue sur le marché, une production qui dépasse le marché local. Draps, lingots de métal, cuirs et autres produits sont munis de leurs marques, autant de signes qui en assurent la reconnaissance. C’est l’ampleur et la qualité du marché (dans le sens de la spécificité des produits et non dans celui de « bonne qualité », la qualité étant toujours relative) qui permettent de définir comme « industriel » un secteur de production médiéval. Cette définition, Philippe Braunstein la partage avec les deux grands historiens et archéologues tchèque et suisse que sont Radomir Pleiner et Paul-Louis Pelet. Tous deux avaient réfléchi, pour l’Antiquité et le Moyen Âge, à la notion d’« industrie extensive », c’est-à-dire sans accroissement de la productivité, la production en quantité et de qualité constante s’opérant par la multiplication des unités de production. À cette industrie extensive il faut opposer l’« industrie intensive » qui accroît la production et la productivité par le perfectionnement technique. C’est le cas des industries de la fin du Moyen Âge, qui profitent de la mise en place d’une mécanisation liée à l’énergie hydraulique et, en particulier, de machines soufflantes et frappantes. L’absence d’investissements substantiels en capital fixe et l’usage de techniques qui augmentent la productivité du travail sont souvent présentés comme les marques distinctives de l’industrie avant la révolution industrielle. Il faudrait cependant discuter du sens à donner à « substantiel », et rapporter le poids de l’investissement au contexte économique dans lequel il s’inscrit. Par exemple, dans le comté de Foix, le capital fixe investi dans les forges hydrauliques, même s’il ne peut pas être chiffré précisément, est lourd rapporté aux indices dont on dispose sur la fortune des notables qui en entreprennent leur construction.

La distinction à opérer entre industrie et artisanat signifie également que le secteur textile n’est pas exclusivement industriel, pas plus que le secteur métallurgique, qui regroupe des ateliers de type artisanal. Revenons sur les qualificatifs que Robert Fossier associe à l’artisanat : « segmenté et modeste». Modeste, certes, dans la diffusion locale de ses produits, dans le niveau d’investissement. Mais comment comprendre le terme de « segmenté », car l’industrie textile, comme celle du métal, ou d’autres, peut regrouper des ateliers, petites structures souvent familiales, dont la juxtaposition ou la combinaison concourent à la production industrielle, dans le cadre du Verlagssystem, par exemple. Artisanat et industrie correspondent bien à deux niveaux de production, mais les unités qui les composent (les ateliers) et les hommes qui y travaillent participent souvent des deux. Le cas des forgerons béarnais est, à cet égard, tout à fait exemplaire : ils répondent, tout à la fois, à la demande locale et à des commandes des marchands qui organisent le commerce extra-régional de produits à forte valeur ajoutée : lames pour scieur de long et faux . De même, dans le cadre urbain, Philippe Braunstein rappelle utilement qu’un artisan peut travailler soit pour la demande locale, soit pour l’exportation : « Un fabricant de gantelets articulés à Cologne, capitale de l’armement au XIVe siècle, est un spécialiste reconnu et respecté à la fois par l’homme d’affaires rhénan qui écoule ses produits sophistiqués sur le marché de Bruges ou de Londres, et par le grand seigneur qui lui passe commande pour son propre compte. » Sans doute les exemples pyrénéens sont-ils plus modestes, mais ils ont l’intérêt de montrer que ce phénomène, c’est- à-dire la combinaison entre artisanat et industrie, caractérise aussi les campagnes et que l’atelier de l’artisan n’est ni exclusivement ouvert sur le marché local, ni uniquement intégré à l’entreprise urbaine, ni même à l’origine d’un unique courant d’exportation émanant du bourg. C’est sur la diversité du phénomène, sa fluidité, qu’il convient d’insister.

À la définition par la qualité du produit et par le marché, Philippe Braunstein ajoute une dimension humaine. Pour lui, l’industrie se caractérise par « une faculté de l’âme », c’est-à-dire, tout à la fois, l’esprit d’entreprise, le sens de l’organisation et de la gestion, le goût de l’innovation dont disposent certains individus. Il faut s’arrêter un moment sur la place des techniques, et particulièrement sur celle de l’innovation, dans la définition de l’industrie médiévale. Nous reviendrons en détail sur la notion d’innovation et sur son usage pour le Moyen Âge mais, dès à présent, on peut affirmer que les travaux, qui se sont développés depuis une vingtaine d’années, remettent en cause le prétendu immobilisme médiéval des techniques de production. La remarque, émise par Jacques Le Goff en 1964, ne peut plus être acceptée comme telle par les historiens de l’économie médiévale que sont les historiens des techniques. La nouveauté et la création, sous différentes formes, ont caractérisé l’industrie médiévale. L’artisanat n’est pas, non plus, un secteur forcément routinier, car l’ingéniosité (« ingenium ») peut aussi consister en l’amélioration d’un outil ou d’un savoir-faire, d’un geste. Déjà André-Georges Haudricourt nous avait alertés sur la notion de routine artisanale. Le geste technique, même le plus simple et le plus convenu, est l’expression d’une intention et n’est donc jamais une répétition plus ou moins appliquée. Ajoutons qu’interpréter les savoir- faire éprouvés comme de la routine serait ignorer qu’ils sont souvent l’expression d’un équilibre entre la technique et son environnement.

Présentés en 1998, réitérés en 2002, les arguments de Philippe Braunstein sont toujours d’actualité aujourd’hui. Après s’être interrogé sur le fait que l’historiographie traditionnelle reconnaît le « grand commerce » et se refuse à voir l’industrie, alors que ledit « grand commerce » est incompréhensible si les seuls produits à diffuser sont ceux de l’artisanat, Philippe Braunstein affirme : « L’industrie au Moyen Âge serait-elle donc un objet nouveau ? Non, puisqu’elle existait ; encore faut-il que les historiens l’“inventent” et l’appellent par son nom. » En éclaircissant une notion en friche, Philippe Braunstein encourageait l’étude de l’industrie médiévale, sous ses différentes facettes. Cependant, pour l’industrie rurale, restait la délicate question du corpus, tant les riches fonds d’archives sont rares dans ce domaine. Les sources catalanes, en particulier celles conservées aujourd’hui dans le département des Pyrénées-Orientales, permettent de sauter le pas et de commencer l’enquête.

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