Place des Moines : compte rendu de la réunion-débat du 22 octobre : un débat et des propositions

deux états : l’ancien et le futur
Le maire, Gérard Agam, est resté droit dans son projet, malgré une demande de « sursis » à statuer.

les comptes-rendus sont publiés ici : http://savsa.net/compte-rendu-de-la-reunion-debat-sur-la-place-des-moines-images-son-textes

La Dépêche a publié un article qui a été relayé ici : http://savsa.net/revue-de-presse-la-depeche-place-des-moines-la-parole-aux-habitants

Les participants ont pu poser les questions de détail ou plus générales. Globalement, l’assistance a découvert les propositions de Silène de Beaudouin et Caroline Bernard, urbaniste et architecte avec un autre regard : mais cela n’a pas convaincu le maire qui souhaite faire voter par le conseil municipal en novembre sur ce dossier et faire adopter (avec quelques aménagements mineurs pour faire plaisir) le plan qui a été montré.

Ce dossier pose une fois de plus la question de la méthode d’élaboration des projets ; la concertation ne peut se résumer à une consultation in fine et à un travail avec une commission extra-municipale restreinte et qui ne peut entrer dans le fond des dossiers.

Le retour du territoire : mais lequel ?

Saint-Antonin : 31 mars 2019

La revue « Tous urbains » (PUF –  No 26 – Juin 2019) publie un éditorial de Stéphane Cordobes, géographe, qui pratique et enseigne la prospective territoriale et urbaine au Cnam. Son sujet :  le territoire et le titre « l’éternel retour ».

source : https://www.cairn.info/revue-tous-urbains-2019-2-page-20.htm

Que dit cet article : avec la crise, effet retour de la mondialisation, le mot « territoire », particulièrement polysémique (en termes ordinaires : « fourre-tout »), revient en force comme espace de repli (le chez-soi), ou comme espace où on a prise, un endroit où on peut réinventer  « une manière de vivre ensemble tant au plan écologique que social et économique ».

« Bruno Latour : « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique ? », Pierre Veltz : « La France des territoires : défis et promesses » ou Michel Lussault avec « Hyperlieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation », tous nous engagent à reconsidérer le « territoire » comme une des réponses possibles aux enjeux du changement climatique et plus largement du monde urbain anthropocène. Au point d’imaginer que l’on assisterait à un tournant local. »

Mais ce mot pose bien des questions : pour le politique, c’est l’espace tenu, contrôlé par le pouvoir (la collectivité locale). Pour l’habitant, cela semblerait être là où on a des racines (dans la version Charles Pasqua des « pays »), là où on vit. Mais chacun sait bien que cet espace de vie change de contours tous les jours : le centre-bourg, la commune, là où on va faire ses courses, se soigner, en vacances. Et, de façon plus invisible, là où sont fabriqués nos habits, nos téléphones, là où poussent les légumes qu’on consomme en contre-saison… Et, à la différence des siècles anciens, nous vivons dans des réseaux. Nos lieux sont souvent des « hyperlieux », à la fois d’ici et d’ailleurs…

La mondialisation provoque le retour du local, la tentation du protectionnisme, de la barrière, de l’identité. Le pouvoir qui a un temps vanté la mondialisation revient au local, cajole les élus locaux, les associations (au moins dans les mots). L’article de Stephane Cordobes explique que le retour ne sera pas le retour au même; mais que c’est un territoire différent qu’il faut désormais envisager.

« Prospectifs et apprenants ».

Présentation des valeurs Cittaslow à Seferihisar (Turquie) quand Saint-Antonin a été labellisée (Photo DP)

« Cette réactivation du territoire-institution pourrait bien incarner le retour du même. Inversement, l’atterrissage défendu par nos essayistes semble renvoyer à une autre intention, marquée par le retour du différent. En effet, pour répondre aux enjeux du monde urbain anthropocène, c’est moins l’acception institutionnelle du terme qui semble convoquée que celles éthologique, écologique et sociale. Atterrir aujourd’hui, c’est moins reconnaître le territoire institué que convoquer un territoire instituant, qui passe par un élargissement du regard et la considération de tous les modes d’existence qui animent nos espaces de cohabitation. Le tournant local désigne ainsi moins un état, une institution, une forme de gou- vernement, un levier de croissance qu’un appel à la mobilisation et à la coopération d’acteurs, humains et non humains, dans des espaces communs, composés de lieux multiples, traversés de liens intenses et ins- crits dans plusieurs échelles. C’est un territoire encore à édifier où pourrait se déployer une politique de la nature susceptible de relever le défi de notre subsistance. »

« Cette utopie a déjà pied dans le présent : des initiatives locales de développement soutenable aux ZAD, du souci de
qualité de vie jusqu’aux valeurs émergentes d’écoresponsabilité, de commun, de soin, de faire par soi-même, du renouveau de
la proximité au partage d’idées porteuses de modèles politiques alternatifs, voilà quelques-uns des signaux faibles d’un vaste réagencement déjà en acte. (…) Ces  nouveaux territoires qui se dessinent sont ainsi éminemment prospectifs et appre-
nants. Prospectifs parce qu’ils résultent d’une volonté de construire les régimes de cohabitation qui permettront de répondre
aux enjeux qui engagent l’avenir du monde urbain anthropocène. Apprenant parce qu’ils ne peuvent se construire qu’au tra-
vers d’un vaste processus d’apprentissage collectif et continu.

Faire territoire, c’est apprendre à vivre ensemble dans la durée, en consolidant ce qui rend possible cette existence.

(…)  On le constate, ce n’est donc pas à un retour du même et à un repli territorial auquel nous sommes conviés. À rebrousse- poil des idées reçues, ce tournant local, en faisant émerger un « territoire » radicalement différent, voit beaucoup grand.

Méthodologie de projet : AFOM versus scénarios

AFOM est une méthode d’analyse des territoires qui se présente en forme de tableau à 4 grandes cases ; A comme atouts, F comme faiblesses, O comme opportunité, et M comme menaces. C’est une sorte de résumé en une page d’un travail d’analyse mené par les bureaux d’études.

Pour l’étude en cours sur les bourgs-centres dont Saint-Antonin, cela donne ceci. Le propos ici n’est pas de commenter le contenu des cases, mais de revenir sur l’intérêt et les limites de cette méthode. L’intérêt est la simplicité pour une pédagogie en réunion. Cela permet de dire les choses de façon synthétique. Et quand les messages sont délicats à faire passer, le fait de mettre côte à côte les pilules amères et les atouts ou les opportunités aide en réunion.

Les critiques sur la méthode AFOM sont de deux registres : d’une part, les éléments décrits dans le tableau sont souvent comme l’ombre et la lumière, l’avers et le revers de la médaille ; deux constituants d’un même fait qui, la plupart du temps, a des aspects positifs et d’autres négatifs.  Du coup, le tableau dissocie ce qui est « un » dans sa complexité.

D’autre part, le tableau est souvent statique : il décrit et ensuite, on se trouve en manque de dynamique.

Depuis longtemps, les géographes ou les prospectivistes ont prôné d’autres méthodes qui cherchent à dépasser ce côté analytique pour privilégier la notion de complexité d’abord et la volonté de dynamisation du territoire, ce qui se traduit par l’utilisation de scénarios.

Le scénario ou plutôt les scénarios (dont le célèbre : le chien crevé au fil de l’eau ou autrement dit, que cela change pour que rien ne change (dixit dans le Guépard le Prince Salina l’exprime : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change.»En italien : « Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi. » ne peuvent se construire qu’à plusieurs conditions :

  • d’une part un état des lieux partagé (partagé par tous les acteurs, institutionnels et population concernée)
  • d’autre part, un travail collectif sur des « images », des choix utopiques ou réalistes, des débats car il n’y a aucune chance pour que se réalise les projets s’ils ne sont pas « appropriés.
  • et enfin une hiérarchisation pour ensuite passer à l’acte.

Ces constatations nées de nombreux travaux sur le terrain, aussi bien dans des pays que pour des groupes tels que chambre d’agriculture, instances touristiques, ont été formalisées pour un enseignement donné à l’université de Limoges ainsi qu’à Poitiers et dans des structures dédiées au développement local (Unadel par exemple).

La méthode AFOM peut être conduite par un groupe fermé : des consultants, des connaisseurs du terrain. Elle permet de bien sérier les atouts et les défauts d’un territoire ; elle n’embraie pas sur le terrain, faute d’implication d’abord et faute de perspective (ensuite) ou faute de proposer une envie de changement à une population que les scénarios dynamisent mieux. La concrétisation du scénario choisi est une autre affaire, notamment celle des pilotes dans l’avion  – et de l’existence d’un outil d’évaluation qui permet de rectifier le tir si besoin est.

Documents d’archives (pour les utiliser, il faut se reporter au contexte et donc au rendu de l’étude. Le graphe pays est une généralisation à des fins pédagogiques.

 

 

Revue de presse : et si l’environnement trouvait son efficacité dans la notion de « territoire » (le Monde – Bruno Latour)

Pour le sociologue Bruno Latour, il est urgent de transformer les questions d’écologie en questions de territoire afin de sortir de la crise politique et environnementale.

Nous avons toujours plaidé pour la remise en coïncidence entre le territoire vécu (le bassin de vie) et le territoire politique : c’était le but des pays. Aujourd’hui, cette disjonction entre vécu et géré pose problème. Les échelons qui sont au dessus de la commune sont de plus en plus abstraits : des services, des élus que le commun des mortels ne connaît pas et qui pourtant prennent des décisions importantes. Le papier de Bruno Latour est, à cet égard, important car il montre que pour que les citoyens s’investissent, ils doivent avoir conscience que c’est « leur maison » qui brûlent. Pas une politique – vertueuse mais abstraite – mais leur cadre de vie immédiat. Extrait de l’article paru dans le Monde https://www.lemonde.fr/series-d-ete-2018-long-format/article/2018/07/20/il-faut-faire-coincider-la-notion-de-territoire-avec-celle-de-subsistance_5334260_5325928.html?xtmc=bruno_latour&xtcr=1

Quand on lit en première page du Monde un titre comme celui du 14 novembre 2017 – « Il sera bientôt trop tard » –, dans une police prévue pour le déclenchement d’une guerre atomique, et que dans l’édition du lendemain aucune mobilisation particulière n’est annoncée, cela perturbe gravement.  Dans les pages « Planète », vous multipliez les alertes par les scientifiques. Un jour, ce sont les insectes ; un autre jour, ce sont les sols qui disparaissent ; ensuite, c’est la disparition du trait de côte. Et dans les pages « Politique », il ne se passe rien, ou pas grand-chose.

Jamblusse – 2017 (hameau de Saillac – Lot)

A force, comment voulez-vous que nous réagissions ? Toutes ces nouvelles qui n’entraînent aucune réaction, cela finit par nous miner. Ou bien les pages « Planète » ont raison, mais alors, pourquoi ne pas réagir ? Ou alors, si nous ne réagissons pas, c’est que ces pages racontent n’importe quoi. C’est la raison principale, d’après moi, du scepticisme pratique sur les questions écologiques : des alertes non suivies d’effet entraînent forcément le doute sur leur validité. « A force de crier au loup… »

Autrefois, les scientifiques étaient les gens rassis et les politiques, ou les citoyens, les gens qui s’agitaient en tous sens. Aujourd’hui, c’est le contraire : ce sont les scientifiques qui s’agitent, qui s’angoissent, qui alertent, et ce sont les politiques, vous, moi, qui restent froids comme des concombres. J’exagère évidemment en disant que l’écologie fait bailler d’ennui. Beaucoup de gens se sont mobilisés. En un sens, tout le monde sait parfaitement à quoi s’en tenir. Ce qui mine de l’intérieur, ce qui rend fou, c’est la déconnexion entre l’ampleur des découvertes scientifiques et l’impuissance où nous nous trouvons de les métaboliser et d’en faire de l’action politique à la bonne échelle. C’est une affliction psycho-morale : l’impuissance croit en proportion de l’imminence des catastrophes.

Pourquoi les émotions mises en jeu ne sont-elles pas les mêmes selon que l’on demande à la population de défendre la nature (elle baille d’ennui, dites-vous) ou de défendre son territoire (là, elle se mobilise, assurez-vous) ?

Ma solution est grossière mais elle est à la mesure de l’urgence : arrêtons un moment de parler d’écologie, de nature, de salut de la planète, de protection de la biosphère. Pourquoi ? Parce que cela renvoie toujours à quelque chose d’extérieur, quelque chose que l’on considère comme à travers une vitre, qui nous concerne peut-être, mais à la marge. Vous aurez remarqué qu’il en est tout autrement dès qu’on parle de territoire. Si je vous dis : « Votre territoire est menacé », vous dressez l’oreille. Si je vous dis : « Il est attaqué », vous êtes tout feu tout flamme pour le défendre.

« La différence est énorme dans les réactions suscitées entre défendre la nature et défendre un territoire, et c’est cette différence qui m’intéresse »

La différence est énorme dans les réactions suscitées entre défendre la nature et défendre un territoire, et c’est cette différence qui m’intéresse. Car évidemment, dans la plupart des cas, les deux alertes pointent vers des phénomènes qui sont strictement les mêmes.

Si je dis à un agriculteur : « Votre sol aura disparu dans dix ans », est-ce que je parle de la nature, dont il se fiche comme de sa première récolte, ou de son territoire, qu’il est prêt à défendre bec et ongles ? Des deux, bien sûr. Le problème, évidemment, c’est que nous n’avons à peu près plus aucune idée de ce qu’est le territoire sur lequel nous vivons. Si bien que ce même agriculteur va se rendre malade en détestant les écologistes, qu’il croit être ses ennemis, tout en assistant, impuissant, à la disparition de son sol.

Ma conviction est qu’il faut transformer toutes les questions que l’on attribuait naguère à l’écologie dans des questions de territoire, d’occupation et de défense des sols. Ce qui était extérieur, la nature, il faut la faire passer sous vos pieds, le territoire. Et là, on regarde comment les gens vont réagir. C’est dangereux de dire les choses ainsi, parce que ça flirte un peu avec la pensée dite réactionnaire, mais c’est un passage essentiel.

Pourquoi les « réacs », comme les « progressistes », se trompent-ils ?

Parce que justement, la question du territoire permet de rebattre les cartes des positions, et donc tous les affects politiques. Quand nous avions l’œil sur la globalisation, l’intérêt pour le territoire était considéré comme négatif, comme une preuve d’archaïsme, d’attachement ancestral et, en effet, réactionnaire.

Saint-Antonin – l’Aveyron juillet 2017 (photo do)

Mais maintenant que la globalisation est mise en doute, faute de territoire, je veux dire faute d’une terre assez vaste pour contenir tous les rêves de modernisation, brusquement, dans tous les pays à la fois, voilà que l’on prétend revenir aux frontières des anciens territoires nationaux. C’est vrai aux Etats-Unis comme dans le Royaume-Uni du Brexit, aussi bien qu’en Italie, en Hongrie, etc.

Mais ce retour au territoire est encore plus une fiction que la globalisation. Il est national, il est défini par des frontières étanches, il n’a économiquement aucun sens concret et, évidemment, du point de vue de toutes les choses qui définissent réellement un sol, un terrain, un lieu de vie, il est d’une totale abstraction. Vous n’allez pas faire tenir la question du climat dans les frontières de l’Etat-nation. Pas plus que celle des migrations.

(…) Pourquoi la question de la subsistance viendrait-elle modifier la répartition des affects politiques entre gauche et droite ?

Il faut que vous acceptiez de prendre les choses à l’envers : un territoire, ce n’est pas la circonscription administrative, par exemple la ville d’Avignon, c’est ce qui vous permet de subsister. Etes-vous capables de définir ce qui vous permet, vous, de subsister ?

Si oui, alors je prétends que la liste que vous pouvez dresser de vos conditions de subsistance définit le territoire que vous habitez. Peu importe si vous devez y inclure des éléments répartis sur la Terre entière. Ce n’est pas l’espace qui définit un territoire mais les attachements, les conditions de vie. Et j’ajouterais que vous avez un territoire si vous pouvez le visualiser et, bien sûr, que vous tentez de le faire prospérer et de le défendre avec et contre d’autres qui veulent se l’approprier.

Des questions liées : subsistance, visualisation, protection et défense. Mais supposez que vous n’ayez aucune idée précise de ce qui vous permet de subsister, ou une idée tellement abstraite que vous restiez suspendu en l’air, pratiquement hors sol, quand je vous pose la question : « Qui êtes-vous, que voulez-vous, où habitez-vous ? » Eh bien, je prétends que n’ayant pas de monde concret à décrire, vous êtes devenus incapables de définir vos « intérêts » et qu’ainsi, vous ne pourrez plus articuler aucune position politique vaguement défendable. Je prétends que la situation actuelle de retour général à l’Etat-nation derrière des murs vient directement de cette totale impossibilité de préciser quels intérêts on défend. Comment avoir des intérêts si vous ne pouvez pas décrire votre monde ?

L’exemple du Brexit peut servir d’illustration : vous bénéficiez des crédits européens et vous votez contre l’Europe : pourquoi ? Parce que vous n’avez pas pu décrire concrètement ce qui vous permet de subsister.

Je peux maintenant répondre à votre question sur la politique : si les partis ont quasiment disparu à gauche comme à droite, c’est parce qu’ils sont devenus incapables de décrire les conditions de subsistance, et donc les conflits de subsistance, de leurs mandants. Pas de monde, pas d’intérêt, pas de politique, c’est aussi simple que ça. C’est pourquoi je suis obsédé par cette affaire de description.

Vous allez jusqu’à dire que de nouveaux cahiers de doléances permettraient de sortir de la crise environnementale…

Parce qu’il y a dans l’épisode des cahiers de doléances de janvier à mai 1789 exactement l’opération d’autodescription qui manque aujourd’hui. On demande à des gens de décrire leur territoire de subsistance en même temps que les injustices qu’ils y détectent et les moyens d’y mettre fin, c’est-à-dire la doléance. La doléance, c’est le contraire de la plainte inarticulée. C’est un cahier qui décrit les injustices – les amis et les ennemis si vous voulez – et qui propose des réformes, mais après avoir décrit avec une extrême minutie comment ceux qui le rédigent font pour subsister.

Aussitôt que la description devient précise, les conflits apparaissent, les lignes de front se dessinent, on peut mouliner de la politique, alliances et retournements compris. Cela n’a rien à voir ni avec l’enquête objectivante faite de l’extérieur par des statisticiens de passage – les 60 000 cahiers de 1789 sont autant d’autodescriptions – et cela n’a rien à voir non plus avec de la démocratie participative – « Quelles sont vos idées sur ce qu’il faudrait faire ? ». Sans description préalable des conditions de vie, personne n’a d’idée particulière sur ce qu’il convient de faire. Avoir une position politique, ça dépend d’un travail. Ça ne se communique pas par des tweets.

D’après les historiens de l’époque, l’autoconstitution du peuple français vient en grande partie de cette procédure. C’est la raison de mon intérêt pour elle : peut-on, en période de réaction généralisée, recharger la politique en permettant aux gens de décrire à nouveau ce qui leur permet de subsister, et donc d’avoir des intérêts, et donc des doléances, et donc une position politique. C’est tout ce processus que je nomme « retour au territoire ». Cela n’a rien à voir évidemment avec le « retour à la terre », de triste mémoire… (…)

(…) Ne nous précipitons pas sur la version agrégée de la politique avant d’avoir réussi à nous situer sur un territoire concret. L’image de la politique, il faut la recomposer pixel après pixel. N’ayez crainte, tout ce que vous vouliez défendre en parlant de nature s’y retrouvera forcément.

Bruno Latour est philosophe et sociologue des sciences, professeur émérite associé au Médialab de Sciences Po. Il a écrit de nombreux ouvrages et articles sur l’anthropologie du monde moderne et sur notre relation à la nature : « Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie » (La Découverte, 1999), « Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique » (La Découverte, 2015). Son dernier livre, « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » (La Découverte, 2017) est une réflexion sur les moyens intellectuels et politiques de changer un monde où les hommes sont « privés de terre ».

Bourg-centre et centre bourg

Le programme régional lancé fin 2017 pose un problème de vocabulaire* dont l’examen montre une ambiguité certaine (dont on ne sort qu’à ses dépens). Il est donc important de clarifier les deux options

Bourg-centre : en aménagement du territoire, une localité (qui n’a pas la taille ni la structure, ni les fonctions d’une ville) qui « organise » la vie d’un territoire : services privés et publics, loisirs, ressources collectives…

Centre-bourg (par analogie avec le centre ville) : partie centrale où se concentrent les activités, la vie urbaine, les aménités.


Selon le sens de lecture entre les deux mots, on n’agit pas de la même façon, même si les deux actions sont liées : il est difficile d’activer l’attractivité d’un bourg si son centre est en capilotade. Dans un cas, on raisonne sur des équipements qui « attirent » les communes voisines, dans une compétition entre bourgs-centres concurrents.Dans ce cadre là, les villes se sont entre-tuées dans une surenchère de zones commerciales…

Dans l’autre, on investit pour que les rues soient animées, les friches commerciales ravivées, les animations culturelles, sociales, économiques. Que l’envie de venir au centre, d’y habiter soit mise au coeur du projet (et désormais dans le cadre du développement durable, de la cohésion sociale…)

Le dossier Occitanie (accessible ici https://www.laregion.fr/appelsacandidatures-bourgscentres-occitanie ) ne parle pas forcément de la même chose : son texte est un mix entre les deux options…


En 2014, le gouvernement a lancé un programme expérimental :

Alors, dans le Tarn-et-Garonne, trois communes étaient identifiées : Saint-Antonin-Noble-Val, Montech et Lauzerte.

Les critères d’alors : risque de périurbanisation et déclin démographique sont étonnants pour Saint-Antonin qui a une population qui vieillit certes, mais qui ne diminue pas  et qui n’est pas périurbaine. Les problèmes sont ailleurs.

En 2017, le site insiste bien sur la revitalisation du bourg :

« La dévitalisation des centres-villes est un enjeu important pour les politiques d’aménagement. Le Gouvernement souhaite conforter la présence de centres-bourgs dynamiques et animés, dans les campagnes et dans les zones périurbaines. La perte d’attractivité de nombreuses petites communes dans ces territoires est un phénomène qui interpelle la qualité de vie, la cohésion sociale et le développement économique local. »

Nous ne résisterons pas à citer ce paragraphe : http://www.centres-bourgs.logement.gouv.fr/impliquer-la-population-dans-la-demarche-r135.html

Un projet de revitalisation de centre bourg, se construit pour et avec la population. Les acteurs locaux constituent en effet un élément essentiel de la réussite du projet, dès le stade du diagnostic qui inclut les usages et les représentations du territoire. La définition des actions prendra en considération la façon dont les habitants perçoivent et expriment les enjeux de la revitalisation.

Cependant la participation active des habitants, si elle est souhaitable, ne se décrète pas. Ils doivent se sentir associés, responsabilisés pour définir leur cadre de vie et faciliter des changements de pratiques plus en adéquation avec leurs besoins et leurs aspirations. La mise en œuvre du projet de revitalisation dépend directement de l’action d’acteurs locaux, économiques, associatifs, médico-sociaux et de l’implication quotidienne des habitants qui peuvent se mobiliser à divers titres : en créant eux-mêmes de l’activité, à titre professionnel en tant qu’artisans, commerçants, libéraux, agriculteurs, à titre privé en tant que bailleur investisseur dans des logements, en faisant vivre le bourg en tant que client de ces commerces, consommateur et usagers de services publics et privés, promeneur dans les espaces publics du centre-bourg, en promouvant sa commune auprès des visiteurs, de ses relations…

La revitalisation du centre bourg représente donc un processus de transition qui nécessite une adhésion large pour trouver et mettre en œuvre ensemble un modèle alternatif au « tout étalement urbain motorisé ».

Le dossier de candidature demande qu’on explique comment se fera la concertation : il est inutile de dire que le contenu proposé est capital.

68/ Organisation prévue au titre de la concertation locale

Acteurs et partenaires locaux qu’il conviendrait d’associer :

Moyens envisagés pour sensibiliser et mobiliser les acteurs locaux :

Il  est important que les problèmes soient identifiés et ils ne se résument pas tous à des « investissements » classiques et relèvent parfois plus de l’innovation sociale et technique. A Saint-Antonin, comment gérer l’économie touristique qui pèse lourdement sur la vie ordinaire (difficulté d’avoir des commerces de base, prix élevés, logement  difficile…). Par ailleurs, l’urbanisme médiéval appelle des solutions innovantes si l’on veut que le label grand site, le label cité du bien-vivre (cittaslow) soient de réels atouts. Enfin, l’investissement culturel (pays d’art et d’histoire, musée, patrimoine, enseignement) sont de réels atouts. Mais tout ceci ne peut se traiter d’en haut, verticalement. La concertation, le débat participatif (y compris avec les étrangers très attentifs à la notion de qualité de vie) sont la voie royale.


* Le fait que cet article entre dans deux tags : « aménagement du territoire » et « aménagement urbain » montre bien la différence entre les deux concepts.

Documentation : exemples de dossier en Occitanie dans le programme 2014.

http://www.centres-bourgs.logement.gouv.fr/rubrique.php3?id_rubrique=331

 

Revue de presse : Patrimoine – 600 centres anciens à revitaliser : un plan national

Rue de centre-ville
© P. Gleizes / REA | Rue de centre-ville

Sur la base du rapport d’Yves Dauge remis cette semaine, le Premier ministre présentera dans les « prochains jours » un « plan national » pour la revitalisation des centres historiques en déclin. L’ancien sénateur, qui identifie 600 villes petites et moyennes nécessitant un travail de fond, appelle à un « renversement de politique ». D’ores et déjà une expérimentation va démarrer dans une vingtaine de communes de trois régions (Occitanie, Grand Est, Centre).

Il aura fallu attendre la fin du quinquennat pour que les centres historiques des villes petites et moyennes fassent l’objet d’une attention particulière. Le Premier ministre Bernard Cazeneuve a en effet annoncé, le 1er février, qu’il ferait des propositions « dans les prochains jours », à partir du rapport que vient de lui remettre Yves Dauge.
L’ancien sénateur maire socialiste de Chinon très impliqué sur ces questions avait été chargé au printemps par Manuel Valls de « définir les contours d’un plan national d’accompagnement de la mise en œuvre des nouveaux espaces protégés » prévus dans la loi liberté de la création architecture et patrimoine (LCAP) du 7 juillet 2006, à savoir les « sites patrimoniaux remarquables ». Si la loi Malraux de 1962 a permis de préserver les centres anciens, nombre d’entre eux sont aujourd’hui en déclin : « baisse de population, concurrences grands pôles urbains, dégradation de l’habitat ancien et installation des commerces en périphérie », résume Matignon, dans un communiqué.
Après s’être entouré de chercheurs comme Laurent Davezies, professeur au Cnam, le rapporteur a identifié 600 villes qui méritent un traitement de fond (habitat, commerce, activité économique et touristique, culture…)  et devraient se voir attribué ce label de sites patrimoniaux remarquables. Les plus dégradés d’entre eux seraient déclarés « ville en urgence sociale et patrimoniale » par décret préfectoral.

« Renversement de politique »

« C’est un plan sur dix ans, ce n’est pas un guichet de plus, ce plan passe par une modification assez radicale des modes de financement et d’intervention, clame Yves Dauge. On est aujourd’hui dans un système où malgré tout, on contribue à détruire le centre-ville. Je plaide pour un ‘renversement de politique’. »
Le rapport, que Localtis s’est procuré, se place dans le prolongement des nouveaux programmes de rénovation urbaine et donne la priorité à l’habitat de centre-ville « dont l’abandon est le signe le plus inquiétant du dépérissement » et a pour cause « la priorité constante apportée au logement neuf en périphérie, au détriment des aides en faveur du logement ancien en centre-ville ». Il propose de renforcer les mesures de défiscalisation existantes pour des travaux d’un montant compris entre 400.000 euros et 500.000 euros sur trois ans (avec un taux passant de 30 à 40% et jusqu’à 50% pour certaines opérations à caractère social). Par ailleurs, le taux de TVA pour les travaux serait ramené à 5,5% dans l’ancien et à 10% pour le neuf en centre-ville. Pour lever les blocages concernant les restaurations de parties communes, les règles de vote au sein des copropriétés seraient aménagées. Le dispositif Pinel (qui vise à favoriser l’investissement des particuliers) bénéficierait d’un relèvement du plafonnement global. Le rapport propose aussi l’élaboration d’un « projet global de développement » pour l’activité commerciale dont la situation est elle aussi « très préoccupante » et préconise un « moratoire » de cinq ans sur les surfaces commerciales. Il pointe à ce titre « l’un des pires exemples des politiques contradictoires que mènent les collectivités locales » : « D’un côté, elles affichent fort leur intérêt pour le soutien aux commerces des centres-ville, de l’autre elles ne renoncent pas aux risques de nouvelles implantations périphériques… » Le plan comprendra aussi des mesures sur l’attractivité économique et touristique et sur l’activité culturelle.
Dès à présent, le Premier ministre a fait savoir que des opérations allaient être lancées dans une vingtaine de collectivités volontaires de trois régions (Centre, Grand Est et Occitanie). Cette expérimentation sera conduite conjointement par les préfets de région et présidents de conseils régionaux et pilotée par le CGET (Commissariat général à l’égalité des territoires). Chaque région organisera des « ateliers de territoire » qui permettront de partager de l’expertise, de l’ingénierie… « Les régions se mouillent beaucoup, c’est fondamental pour elles, c’est là qu’elles vont pouvoir faire preuve de bonnes politiques », souligne Yves Dauge
A plus de 80 ans, l’ancien maire de Chinon a quelques faits d’armes à son actif : le classement de la Loire au patrimoine mondial de l’Unesco ou encore le maintien de l’hôpital de Chinon, dans le cadre d’un partenariat avec le CHU de Tours, sans parler de l’université de Chinon qui s’est spécialisée dans « l’ingénierie des milieux aquatiques et des corridors fluviaux ».

« C’est notre mode de vie qui est en jeu »

« On a sauvé l’hôpital en faisant preuve d’intelligence », se félicite-t-il. Ce sont ces partenariats avec de plus grandes villes qu’il souhaite promouvoir. « On ne va pas sauver nos villes sans s’allier aux plus grandes, il faut qu’elles s’entraident sur les questions de mobilité ou les grands équipements de santé ou culturels, y compris pour la programmation culturelle, tout cela se construit », explique aussi le président de l’ACCR (Association des centres culturels de rencontre) qui œuvre dans ce sens.
Le rapport préconise un partenariat large avec l’ensemble des institutions concernées, dont la Caisse des Dépôts qui a lancé son propre programme de redynamisation des centres-ville.
Selon Yves Dauge, l’enjeu du plan est davantage de mobiliser de la « matière grise » que de demander des moyens ou « un guichet de plus ». « Avec de l’argent, on a fait beaucoup de dégâts », insiste-t-il.
Pour accompagner ce plan, le gouvernement fera rapidement des propositions règlementaires et législatives en matière d’urbanisme ou de préservation du patrimoine. « C’est notre mode de vie, les fondements de notre société qui sont en jeu, alerte Yves Dauge. Ces centaines de villes petites et moyennes ont des ressources énormes, mais il faut quand même travailler. »

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