Revue de presse : Le Monde – à propos du label Slow city

« Slow city », un label pour Mirande, qui reste à partager avec ses habitants

La démarche qui allie développement durable local et qualité de vie se développe mais reste encore l’apanage de petites villes, comme cette commune du Gers. Par Publié hier à 11h39 dans le Journal le Monde

La commune de Mirande encourage la consommation de produits en circuit court.
La commune de Mirande encourage la consommation de produits en circuit court. Photo-Vidéo Club Mirande

Il est 21 heures à Mirande (Gers), les restaurants commencent à fermer leurs portes. Sur un terrain aménagé le long du boulevard Alsace-Lorraine, le bruit des boules de pétanque qui s’entrechoquent se dissipe à mesure que la nuit tombe. Seuls quelques jeunes roulant à toute allure en moto viennent troubler le calme de la commune de 3 483 habitants. L’escargot, emblème des « slow cities« , traîne sa coquille sur la façade des écoles, des boulangeries, des boucheries et des restaurants. Le gastéropode nous rappelle de temps à autre que Mirande n’est pas une ville ordinaire, mais une « ville du bien vivre » comme s’en prévaut Pierre Beaudran, son maire.

Concept né en Italie en 1999, la « cittaslow » ou « slow city » fait suite à une déclinaison du mouvement Slow Food. Sa philosophie : le retour à un rythme de vie apaisé et raisonné à travers la promotion du développement durable et local. Piloté depuis l’Italie, le réseau Cittaslow international décerne un label aux communes de moins de 50 000 habitants. Le contrôle de la pollution sonore, la sauvegarde des monuments historiques ou encore la promotion des traditions et des produits locaux sont autant de conditions examinées. Les villes candidates doivent répondre a minima à la moitié des 72 critères de sélection, tous visant à réduire le stress urbain.

Pour l’heure, en France notamment, ce sont essentiellement de petites communes qui sont labélisées. Des villes nettement plus conséquentes néanmoins, telles Bra en Italie et ses 29 000 habitants, et même Yaxi en Chine et 22 000 habitants, se sont engagées dans la démarche.

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Labellisée en 2011, Mirande fait partie d’un réseau français de 10 communes coordonné par Pierre Beaudran. Parmi elles, Segonzac en Charente, Labastide-d’Armagnac dans les Landes, et Valmondois, seul « cittaslow » d’Ile-de-France. Si la municipalité occitane a obtenu son label avec 62,76 % de critères satisfaits, c’est parce que, du fait de sa taille, elle était déjà slow avant d’en être labellisée.

Une démarche de développement durable globale

Non loin de l’Eglise de Sainte-Marie, La table du Petit Maupas a vu quatre générations de chefs cuisiniers se succéder depuis 1951. Eric Maupas, aujourd’hui à la tête du restaurant, met un point d’honneur à se fournir auprès de producteurs locaux. Son mot d’ordre : être authentique et créatif. « Un jour, je vais faire du poulet à la basquaise, le lendemain aux champignons puis nature. On prend des produits de saison et on essaie d’agrémenter les saveurs », explique-t’il. Egalement au menu, la vache mirandaise. Depuis 1997, cette race en voie de disparition fait l’objet d’un programme de préservation conduit par le lycée agricole de Valentées, situé à quelques kilomètres de là. Aidés du corps enseignant, les élèves participent à l’élevage de vaches mirandaises, de porcs noirs de Bigorre et de canards avant d’en revendre certains à d’autres exploitations. « On démarche les bouchers du Gers pour valoriser les circuits courts », souligne Jean-Louis Kelemen, directeur de l’exploitation agricole du lycée.

Au-delà de l’alimentation, la « cittaslow » est une démarche de développement durable globale. « Le label est un rappel à l’ordre. Il faut être en accord avec l’esprit “cittaslow” à chaque décision prise », précise Pierre Beaudran. Ainsi, la municipalité a entrepris de moderniser sa station d’épuration. Des bacs de roseaux ont été installés pour assécher et purifier naturellement les boues rejetées sur le site. La pose de panneaux photovoltaïques ici et là a également contribué à rendre la ville à 95 % à énergie positive comme s’en félicite le maire. « Cittaslow » a aussi un volet social. Avec 30 logements loués aux personnes âgées et aux familles actives, la résidence Lézian participe au maintien d’une solidarité intergénérationnelle.

Huit ans après l’avoir reçu, la municipalité doit renouveler son label. A l’heure du bilan, les commerces interrogés ne perçoivent pas d’impacts significatifs sur leur activité économique. A l’office de tourisme, Gisèle Beuste ne constate pas non plus de hausse de la fréquentation de la commune. Agent immobilier à Mirande, Eric Bocino assure que « la population, vieillissante, a diminué. Les jeunes vont toujours dans les grandes villes. » D’après l’INSEE, la population mirandaise a diminué de 1 % entre 2011 et 2016.

Une notion du temps trop souvent oubliée

L’organisation de l’assemblée internationale Cittaslow à Mirande en 2018 avait pourtant été un coup de projecteur sur la ville. La commune avait pu échanger ses bonnes pratiques avec quelque 250 délégués issus de 17 pays. Dans les universités de Lyon, de Paris et de Pau, les géographes sont également nombreux à solliciter les interventions des « cittaslow » françaises. « Le concept de “cittaslow” est intéressant, car il fait apparaître une notion du temps trop souvent oubliée dans l’analyse des politiques urbaines », constate Sandra Mallet urbaniste à l’université de Reims. Le maire de Mirande reconnaît que « les gens adhèrent plus à l’extérieur qu’à l’intérieur de la ville. Le plus difficile est d’impliquer les citoyens. » La philosophie continue néanmoins de séduire en France et à l’étranger puisque la commune gersoise de Cazaubon (1 623 habitants) et la commune belge de Jurbise (10 450 habitants) viennent d’être labellisées.

Revue de presse : et si l’environnement trouvait son efficacité dans la notion de « territoire » (le Monde – Bruno Latour)

Pour le sociologue Bruno Latour, il est urgent de transformer les questions d’écologie en questions de territoire afin de sortir de la crise politique et environnementale.

Nous avons toujours plaidé pour la remise en coïncidence entre le territoire vécu (le bassin de vie) et le territoire politique : c’était le but des pays. Aujourd’hui, cette disjonction entre vécu et géré pose problème. Les échelons qui sont au dessus de la commune sont de plus en plus abstraits : des services, des élus que le commun des mortels ne connaît pas et qui pourtant prennent des décisions importantes. Le papier de Bruno Latour est, à cet égard, important car il montre que pour que les citoyens s’investissent, ils doivent avoir conscience que c’est « leur maison » qui brûlent. Pas une politique – vertueuse mais abstraite – mais leur cadre de vie immédiat. Extrait de l’article paru dans le Monde https://www.lemonde.fr/series-d-ete-2018-long-format/article/2018/07/20/il-faut-faire-coincider-la-notion-de-territoire-avec-celle-de-subsistance_5334260_5325928.html?xtmc=bruno_latour&xtcr=1

Quand on lit en première page du Monde un titre comme celui du 14 novembre 2017 – « Il sera bientôt trop tard » –, dans une police prévue pour le déclenchement d’une guerre atomique, et que dans l’édition du lendemain aucune mobilisation particulière n’est annoncée, cela perturbe gravement.  Dans les pages « Planète », vous multipliez les alertes par les scientifiques. Un jour, ce sont les insectes ; un autre jour, ce sont les sols qui disparaissent ; ensuite, c’est la disparition du trait de côte. Et dans les pages « Politique », il ne se passe rien, ou pas grand-chose.

Jamblusse – 2017 (hameau de Saillac – Lot)

A force, comment voulez-vous que nous réagissions ? Toutes ces nouvelles qui n’entraînent aucune réaction, cela finit par nous miner. Ou bien les pages « Planète » ont raison, mais alors, pourquoi ne pas réagir ? Ou alors, si nous ne réagissons pas, c’est que ces pages racontent n’importe quoi. C’est la raison principale, d’après moi, du scepticisme pratique sur les questions écologiques : des alertes non suivies d’effet entraînent forcément le doute sur leur validité. « A force de crier au loup… »

Autrefois, les scientifiques étaient les gens rassis et les politiques, ou les citoyens, les gens qui s’agitaient en tous sens. Aujourd’hui, c’est le contraire : ce sont les scientifiques qui s’agitent, qui s’angoissent, qui alertent, et ce sont les politiques, vous, moi, qui restent froids comme des concombres. J’exagère évidemment en disant que l’écologie fait bailler d’ennui. Beaucoup de gens se sont mobilisés. En un sens, tout le monde sait parfaitement à quoi s’en tenir. Ce qui mine de l’intérieur, ce qui rend fou, c’est la déconnexion entre l’ampleur des découvertes scientifiques et l’impuissance où nous nous trouvons de les métaboliser et d’en faire de l’action politique à la bonne échelle. C’est une affliction psycho-morale : l’impuissance croit en proportion de l’imminence des catastrophes.

Pourquoi les émotions mises en jeu ne sont-elles pas les mêmes selon que l’on demande à la population de défendre la nature (elle baille d’ennui, dites-vous) ou de défendre son territoire (là, elle se mobilise, assurez-vous) ?

Ma solution est grossière mais elle est à la mesure de l’urgence : arrêtons un moment de parler d’écologie, de nature, de salut de la planète, de protection de la biosphère. Pourquoi ? Parce que cela renvoie toujours à quelque chose d’extérieur, quelque chose que l’on considère comme à travers une vitre, qui nous concerne peut-être, mais à la marge. Vous aurez remarqué qu’il en est tout autrement dès qu’on parle de territoire. Si je vous dis : « Votre territoire est menacé », vous dressez l’oreille. Si je vous dis : « Il est attaqué », vous êtes tout feu tout flamme pour le défendre.

« La différence est énorme dans les réactions suscitées entre défendre la nature et défendre un territoire, et c’est cette différence qui m’intéresse »

La différence est énorme dans les réactions suscitées entre défendre la nature et défendre un territoire, et c’est cette différence qui m’intéresse. Car évidemment, dans la plupart des cas, les deux alertes pointent vers des phénomènes qui sont strictement les mêmes.

Si je dis à un agriculteur : « Votre sol aura disparu dans dix ans », est-ce que je parle de la nature, dont il se fiche comme de sa première récolte, ou de son territoire, qu’il est prêt à défendre bec et ongles ? Des deux, bien sûr. Le problème, évidemment, c’est que nous n’avons à peu près plus aucune idée de ce qu’est le territoire sur lequel nous vivons. Si bien que ce même agriculteur va se rendre malade en détestant les écologistes, qu’il croit être ses ennemis, tout en assistant, impuissant, à la disparition de son sol.

Ma conviction est qu’il faut transformer toutes les questions que l’on attribuait naguère à l’écologie dans des questions de territoire, d’occupation et de défense des sols. Ce qui était extérieur, la nature, il faut la faire passer sous vos pieds, le territoire. Et là, on regarde comment les gens vont réagir. C’est dangereux de dire les choses ainsi, parce que ça flirte un peu avec la pensée dite réactionnaire, mais c’est un passage essentiel.

Pourquoi les « réacs », comme les « progressistes », se trompent-ils ?

Parce que justement, la question du territoire permet de rebattre les cartes des positions, et donc tous les affects politiques. Quand nous avions l’œil sur la globalisation, l’intérêt pour le territoire était considéré comme négatif, comme une preuve d’archaïsme, d’attachement ancestral et, en effet, réactionnaire.

Saint-Antonin – l’Aveyron juillet 2017 (photo do)

Mais maintenant que la globalisation est mise en doute, faute de territoire, je veux dire faute d’une terre assez vaste pour contenir tous les rêves de modernisation, brusquement, dans tous les pays à la fois, voilà que l’on prétend revenir aux frontières des anciens territoires nationaux. C’est vrai aux Etats-Unis comme dans le Royaume-Uni du Brexit, aussi bien qu’en Italie, en Hongrie, etc.

Mais ce retour au territoire est encore plus une fiction que la globalisation. Il est national, il est défini par des frontières étanches, il n’a économiquement aucun sens concret et, évidemment, du point de vue de toutes les choses qui définissent réellement un sol, un terrain, un lieu de vie, il est d’une totale abstraction. Vous n’allez pas faire tenir la question du climat dans les frontières de l’Etat-nation. Pas plus que celle des migrations.

(…) Pourquoi la question de la subsistance viendrait-elle modifier la répartition des affects politiques entre gauche et droite ?

Il faut que vous acceptiez de prendre les choses à l’envers : un territoire, ce n’est pas la circonscription administrative, par exemple la ville d’Avignon, c’est ce qui vous permet de subsister. Etes-vous capables de définir ce qui vous permet, vous, de subsister ?

Si oui, alors je prétends que la liste que vous pouvez dresser de vos conditions de subsistance définit le territoire que vous habitez. Peu importe si vous devez y inclure des éléments répartis sur la Terre entière. Ce n’est pas l’espace qui définit un territoire mais les attachements, les conditions de vie. Et j’ajouterais que vous avez un territoire si vous pouvez le visualiser et, bien sûr, que vous tentez de le faire prospérer et de le défendre avec et contre d’autres qui veulent se l’approprier.

Des questions liées : subsistance, visualisation, protection et défense. Mais supposez que vous n’ayez aucune idée précise de ce qui vous permet de subsister, ou une idée tellement abstraite que vous restiez suspendu en l’air, pratiquement hors sol, quand je vous pose la question : « Qui êtes-vous, que voulez-vous, où habitez-vous ? » Eh bien, je prétends que n’ayant pas de monde concret à décrire, vous êtes devenus incapables de définir vos « intérêts » et qu’ainsi, vous ne pourrez plus articuler aucune position politique vaguement défendable. Je prétends que la situation actuelle de retour général à l’Etat-nation derrière des murs vient directement de cette totale impossibilité de préciser quels intérêts on défend. Comment avoir des intérêts si vous ne pouvez pas décrire votre monde ?

L’exemple du Brexit peut servir d’illustration : vous bénéficiez des crédits européens et vous votez contre l’Europe : pourquoi ? Parce que vous n’avez pas pu décrire concrètement ce qui vous permet de subsister.

Je peux maintenant répondre à votre question sur la politique : si les partis ont quasiment disparu à gauche comme à droite, c’est parce qu’ils sont devenus incapables de décrire les conditions de subsistance, et donc les conflits de subsistance, de leurs mandants. Pas de monde, pas d’intérêt, pas de politique, c’est aussi simple que ça. C’est pourquoi je suis obsédé par cette affaire de description.

Vous allez jusqu’à dire que de nouveaux cahiers de doléances permettraient de sortir de la crise environnementale…

Parce qu’il y a dans l’épisode des cahiers de doléances de janvier à mai 1789 exactement l’opération d’autodescription qui manque aujourd’hui. On demande à des gens de décrire leur territoire de subsistance en même temps que les injustices qu’ils y détectent et les moyens d’y mettre fin, c’est-à-dire la doléance. La doléance, c’est le contraire de la plainte inarticulée. C’est un cahier qui décrit les injustices – les amis et les ennemis si vous voulez – et qui propose des réformes, mais après avoir décrit avec une extrême minutie comment ceux qui le rédigent font pour subsister.

Aussitôt que la description devient précise, les conflits apparaissent, les lignes de front se dessinent, on peut mouliner de la politique, alliances et retournements compris. Cela n’a rien à voir ni avec l’enquête objectivante faite de l’extérieur par des statisticiens de passage – les 60 000 cahiers de 1789 sont autant d’autodescriptions – et cela n’a rien à voir non plus avec de la démocratie participative – « Quelles sont vos idées sur ce qu’il faudrait faire ? ». Sans description préalable des conditions de vie, personne n’a d’idée particulière sur ce qu’il convient de faire. Avoir une position politique, ça dépend d’un travail. Ça ne se communique pas par des tweets.

D’après les historiens de l’époque, l’autoconstitution du peuple français vient en grande partie de cette procédure. C’est la raison de mon intérêt pour elle : peut-on, en période de réaction généralisée, recharger la politique en permettant aux gens de décrire à nouveau ce qui leur permet de subsister, et donc d’avoir des intérêts, et donc des doléances, et donc une position politique. C’est tout ce processus que je nomme « retour au territoire ». Cela n’a rien à voir évidemment avec le « retour à la terre », de triste mémoire… (…)

(…) Ne nous précipitons pas sur la version agrégée de la politique avant d’avoir réussi à nous situer sur un territoire concret. L’image de la politique, il faut la recomposer pixel après pixel. N’ayez crainte, tout ce que vous vouliez défendre en parlant de nature s’y retrouvera forcément.

Bruno Latour est philosophe et sociologue des sciences, professeur émérite associé au Médialab de Sciences Po. Il a écrit de nombreux ouvrages et articles sur l’anthropologie du monde moderne et sur notre relation à la nature : « Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie » (La Découverte, 1999), « Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique » (La Découverte, 2015). Son dernier livre, « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » (La Découverte, 2017) est une réflexion sur les moyens intellectuels et politiques de changer un monde où les hommes sont « privés de terre ».